Dans une perspective prenant en compte les nouveaux outils de repérage automatique des néologismes, nous avons déjà évoqué la question de la « féminisation des noms de métiers, titres et fonctions » – « Chef, cheffe, cheffesse : norme, usage et nouveaux outils pour la féminisation des noms de métiers » -, en mai dernier, lors d’une Journée d’étude à Naples (Université Parthénope)[1]. D’un point de vue strictement linguistique, le projet de repérage des néologismes néonaute[2], vise à observer l’usage récent des noms de métiers, titres et fonctions, sous leur forme féminisée. Mais il ne s’agit que de lexique !

Peut-on aller plus loin dans la langue ? Dans la recherche d’égalité, peut-on aller au-delà du lexique (mise au féminin des noms de fonction et métiers par un morphème de genre) et de « l’écriture inclusive » qui touche, elle aussi le syntagme nominal (déterminant, nom, adjectif) ? Peut-on toucher à la grammaire ?

Le débat qui secoue la société française actuellement autour de l’écriture inclusive, et plus largement sur la possibilité d’un langage dit épicène, nous amène ici à dépasser cette question de la « féminisation » en commençant par réexaminer :

  1. d’un point de vue théorique, l’opposition traditionnelle entre néologie lexicale et néologie grammaticale ;
  2. d’un point de vue historique, la « masculinisation de la langue française » (Viennot et al, 2016), touchant à la fois le lexique et la grammaire.

Cette question est précisément au cœur d’un premier roman français que l’on peut qualifier de militant voire de subversif : « un roman où le masculin ne l’emporte pas sur le féminin », un exemple de néologie grammaticale dans la littérature : Requiem, Alpheratz (2015).

Quelle légitimité l’écrivain, ou l’écrivaine, a-t-il dans ce débat sur le genre qui secoue la société française ? Si l’on se penche sur l’étymologie de « auteur » < auctor, autor = « celui qui augmente », par ses nouveaux écrits, il ne fait aucun doute que l’auteur augmente le patrimoine. Mais aussi par sa capacité à créer des termes nouveaux, à les créer de toutes pièces, l’écrivain est aussi susceptible d’augmenter la langue et de la faire évoluer… En matière de néologie, ce roman propose un nouveau sous-système de pronoms personnels de genre neutre, al (pour il et elle) et als (pour ils et elles), etc., lesquels permettent d’exprimer toutes les situations agenres (= sans genre). Nous présenterons également l’intrigue d’un roman suisse, Les casseurs d’os (Sébastien Meier, 2018), adossée à l’emploi d’une langue égalitaire.

Cette recherche de neutralisation dans la langue française (un langage épicène ?) semble être en totale concordance avec l’usage de la langue générale sur le plan lexical : nous ferons l’hypothèse que le suffixe -o pose des formes de neutralité (Le Tallec-Lloret 2015 & 2016), qu’il s’agisse de neutralité catégorielle : la vie perso = adjectif ~ moi, perso = adverbe) ou d’une indiscrimination de nombre et de genre (écolo, prolo, perso, mégalo, etc.), et qu’en cela il peut être qualifié d’inclusif.

Le séminaire aura lieu le 24/04 à 12h15 au Local 201 (campus Hazard)

Gabrielle Le Tallec

Professeure à l’Université Paris 13 – Villetaneuse

Laboratoire LATTICE, UMR 8094, Paris 3/ENS/CNRS

gletallec.lloret@gmail.com

Bibliographie

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[1] « Chef, cheffe, cheffesse : norme, usage et nouveaux outils pour la féminisation des noms de métiers », Journée d’étude Exploitation de corpus textuels : l’informatique au service de nouveaux phénomènes langagiers, en collaboration avec P. Crouzet-Daurat, DGLFLF/Université Parthénope, Naples/Ambassade de France en Italie/Laboratoire LDI-UMR 7187, 23 mai 2017.

[2] NÉONAUTE, un moteur de recherche pour suivre l’implantation des néologismes à partir des collections du Dépôt légal du Web (BNF – Bibliothèque Nationale de France) : appel à projet de la DGLFLF, Langue et numérique (Oct 2017), E. Cartier (Paris 13)/C. Gérard (Strasbourg)/G. Le Tallec (Paris 13).